En plein coeur du vieux-Kyiv, juste à côté des ruines de l’Eglise de la Dîme, le premier édifice religieux en pierre du monde slave, datant du Xe siècle, se dresse le monumental musée national de l’histoire de l’Ukraine. Ses fenêtres souterraines sont comblées par des sacs de sable et des panneaux de bois, mais celles des étages ne sont même plus recouvertes d’adhésif, précaution utilisée en temps de guerre lors des bombardements. Malgré la guerre, le musée est ouvert, mais comment parler de l’histoire d’un pays lorsque l’un de ses chapitres les plus sanglants est en train de s’écrire ? Comment faire sens du chaos dans lequel le pays a été douloureusement plongé depuis 2014, et plus encore depuis le 24 février 2022 ? Depuis le début de l’invasion à grande échelle du pays des dizaines d’institutions culturelles, musées et bâtiments historiques, ont dû fermer ou déplacer leurs collections afin de préserver un patrimoine lui aussi visé et détruit par les bombes et par l’occupant russe.
Ouvrir ses portes est donc un acte de résilience, mais un acte qui ne saurait se penser sans inclure dans les collections l’histoire actuelle du pays. C’est la raison même de l’existence du musée de l’histoire de l’Ukraine. Au moment où l’identité même de l’Ukraine est menacée, dès l’entrée, le hall monumental témoigne de la violence de l’attaque russe et de l’occupation de la région de Kyiv jusqu’à début avril 2022.
Des obus, des brancards ensanglantés, des panneaux de rue mitraillés, tout comme des plaques commémorant les « Heavenly hundred », la centaine d’opposants au régime pro-russe massacrée par les milices à la solde du Kremlin lors de la Révolution de Maidan en février 2014, grevées d’impacts de balles échangées pendant les combats autour de Kyiv. Des effets personnels des soldats ennemis, attestant de la vétusté (atlas des routes ukrainiennes datant des années 1970, utilisé pour planifier l’invasion totale de 2022), de la brutalité de l’occupation (transcriptions d’extraits de conversations de soldats russes et de leurs proches, légitimant le viol des femmes ukrainiennes), et une bonne dose d’incongruité (l’invasion, oui, mais seulement avec des soldats à jour de leurs vaccinations, quadruplement vaccinés contre le Covid à l’aide du vaccin Sputnik).
Autour de ce chaos d’entrée de jeu, les ailes du musée témoignent de la contemporanéité de la violence, dans un pays attaqué alors qu’il était en pleine renaissance identitaire. Dans l’aile gauche, deux expositions : celle de robes choisies d’un grand nom de la mode ukrainienne Serhiy Yermakov, car “au musée comme dans la vie, la laideur et la beauté coexistent », et juste à côté, une rétrospective d’armes, de la préhistoire à nos jours, utilisées par l’Ukraine pour défendre son territoire. A côté des javelins du 5e siècle avant J.-C., masses et lances cosaques des 16e et 17e siècles, en passant par les armes utilisées par les groupes nationalistes du début du 20e siècles, une vitrine rappelle que le sang continue de couler pour l’indépendance de l’Ukraine. Y sont représentés ceux du personnel du musée ayant rejoint l’armée ukrainienne après février 2022. Les photos se ressemblent : des hommes et des femmes en uniforme kaki, et de courtes biographies qui témoignent de cette foule de civils venus grossir les rangs de ceux qui se battent, comme en 1914, dans des tranchées boueuses depuis 22 mois.
Il y a Volodymyr Kolybenko, directeur du département d’histoire ancienne, et Oleksandr Khomenko, directeur de la section du musée consacrée à l’éphémère rêve d’une république ukrainienne des années 1917 à 1921. Ses lunettes aux verres cassés dans les combats sont également exposées. Anatolii Barannik et Karine Kotova, tous deux chercheurs, un technicien, Volodymyr Kruchok, un ingénieur, Hryhorii Buhaiets, et le concierge des lieux, Viktor Vovk. Ceux-là ne sont plus les gardiens d’une histoire présentée en vitrine aux visiteurs. Ils sont garants de l’indépendance de leur pays.
Dans les étages, le poids de l’agression déborde jusque dans la cage d’escalier, où des mobiles composés de toutes sortes d’obus et roquettes récupérées depuis 2014 sont suspendus, dans les airs et dans le temps, au-dessus d’une carte de l’Ukraine dessinée en ligne noire sur le sol blanc.
A l’étage, le gris du métal des obus laisse place à des éclats de bleu et de jaune : il est question ici du drapeau ukrainien, celui qui représente la terre fertile et le ciel bleu éclatant, symbole d’indépendance et de liberté. Délavés mais monumentaux, les deux drapeaux géants affichés sur les édifices publics de Kyiv et de Lviv en 1990, bordent une mosaïque de photos du drapeau, tour à tour flamboyant ou déchiré, au gré des événements de l’histoire du pays. A ceux des expéditions polaires et de l’Eurovision remporté en 2004 par la chanteuse Ruslana, s’ajoutent un drapeau maculé de sang, utilisé pour recouvrir le corps de Nazariy Voitovych, un étudiant de 17 ans tué lors de la révolution de Maidan en février 2014, et le drapeau signé par la mythique brigade 93, celle qui a résisté des mois durant au siège de l’aéroport de Donetsk avant la prise de la ville par l’agresseur russe début 2015.
Les couleurs du drapeau contrastent avec l’obscurité du dernier étage, transformé en espace de recueillement : c’est ici que le combat du bataillon Azov à Mariupol, dans les entrailles de l’usine Azovstal, est retracé. D’entrée, on a le vertige : sur quatre murs, des rangées de photos et de courtes biographies s’étalent, à l’infini. Des hommes, souvent jeunes, quelques femmes : le bataillon a payé un lourd tribu en vies humaines à Mariupol. Des bougies et quelques bouquets rappellent les familles éplorées que ces soldats ont laissé derrière eux.
Enfin, dans la pénombre, l’histoire de l’usine Azovstal se mêlent à quelques puits de lumière, dans lesquels quelques effets personnels de soldats décédés viennent rappeler l’humanité de ceux morts pour leur patrie : il y a la collection de figurines de chevaliers d’un certain Denys Dudinov, nom de code « Fantôme », le second de deux frères à mourir au front, dans sa région natale de Donetsk, en mars 2022, un dessin du père de Stanislas Kovshar, nom de code « Barde », le téléphone en miettes de Dmytro Hubariev, nom de code « Mince », tous deux morts en avril 2022. Des médailles, des gants de boxes, des paires de chaussures, sont autant de témoins des vies interrompues par l’invasion russe. Alors que le gouvernement ukrainien refuse, et refusera sans doute jusqu’à la fin de la guerre, de dévoiler le nombre de morts dans les rangs de l’armée, le musée d’histoire de l’Ukraine rend compte, sans que des chiffres soient nécessaires, de la gravité de ces pertes en vies humaines pour des générations à venir. Au gré des expositions, reste à ceux qui vivent de tenter de comprendre, par le passé et le présent, le cycle des événements actuels. Au musée comme au quotidien en Ukraine, il n’y a pas d’échappatoire à la guerre.













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